Géolocalisation sur les tchats : quels risques réels ?
la rencontre dessine un cercle trop précis autour de vous…

Il existe des applications qui cherchent à nous rapprocher, et il en existe qui, sans même que nous le percevions, tracent autour de nous un cercle tellement resserré que la personne à l'autre bout de l'écran saurait dire si nous sommes assis dans le canapé du salon ou debout devant la fenêtre de la cuisine. Ce n'est pas une question de mauvaise volonté, ni de pirate tapi dans l'ombre; c'est une question d'architecture, de la manière dont la géolocalisation, lorsqu'elle n'est pas pensée avec la fragilité de celles et ceux qui s'en servent, devient une porte que personne n'a songé à verrouiller. Et derrière cette porte, il n'y a pas seulement des données; il y a des corps, des quotidiens, des routines que l'on croyait invisibles.
Nous nous inscrivons sur ces plateformes avec l'espoir, même discret, même maladroit, de croiser quelqu'un. Nous y laissons une photographie, une phrase, parfois un pseudonyme, mais ce que nous y laissons aussi, sans toujours le mesurer, c'est une coordonnée — une latitude, une longitude — qui, il y a peu encore, pouvait être devinée à deux mètres près, simplement en manipulant un curseur sur une carte.
La géolocalisation, dans un contexte de rencontre, n'est pas un réglage technique. C'est l'adresse d'un refuge que l'on croyait intime.
La trilatération: quand trois mouvements suffisent à vous situer
Pour comprendre ce qui se joue, il faut s'attarder un instant sur une méthode que les chercheurs nomment la trilatération de l'oracle, et qui n'a, contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, rien de magique. Le principe repose sur une mécanique presque patiente: l'attaquant — ou simplement la personne curieuse — se déplace virtuellement, en déplaçant un curseur sur une carte, jusqu'à ce que le profil de la cible disparaisse de la zone de proximité affichée par l'application. Il note alors la position à laquelle le profil s'efface. Il recommence, dans une autre direction. Puis dans une troisième. Trois mesures, trois distances, et l'intersection de ces trois cercles dessine, avec une précision troublante, le point exact où se trouve l'autre.
Ce qui rend cette méthode particulièrement silencieuse, c'est qu'elle ne nécessite ni accès au code source de l'application, ni compétence d'ingénieur en cybersécurité. Il suffit d'un téléphone, d'un peu de patience, et parfois d'un compte créé pour l'occasion. La personne qui reçoit nos messages peut, sans que nous le sachions, transformer notre profil en une borne géographique, et notre intimité en une variable que l'on calcule. L'étude publiée en juillet 2024 par des chercheurs de l'université belge KU Leuven a documenté ce fonctionnement sur quinze applications de rencontre majeures, et six d'entre elles se sont révélées perméables à cette technique, permettant de localiser un utilisateur à deux mètres près.
Six applications sous surveillance: ce que l'étude KU Leuven a réellement montré
Ce n'est pas un cas isolé, ni le fait d'un éditeur négligent parmi d'autres plus vertueux. Sur les quinze applications testées par l'équipe de la KU Leuven, près d'une sur deux présentait une faille exploitable, et parmi elles figuraient des plateformes parmi les plus téléchargées et les plus utilisées au monde: Bumble, Hinge, Grindr, Happn, Badoo et Hily. Ce sont des noms familiers à des millions de personnes qui, chaque soir, ouvrent une application en quête d'une conversation, d'un sourire, parfois d'un lien plus profond. Et c'est précisément cette familiarité qui rend la découverte vertigineuse, parce qu'elle nous rappelle que la confiance que nous accordons à un outil repose sur des couches techniques que nous ne voyons pas, et que nous ne pouvons pas, à nous seuls, véritablement vérifier.
Le cas de Grindr est, à cet égard, révélateur. L'application, conçue pour la communauté LGBTQ+, affichait la distance entre les utilisateurs, mais permettait aussi, selon les chercheurs, de procéder à une trilatération exacte même lorsque la personne avait choisi de masquer cette information sur son profil. Autrement dit, le réglage de confidentialité qui paraissait protéger n'était, en réalité, qu'un voile posé sur une mécanique bien plus profonde, qui continuait de produire ses mesures en silence.
Quelques mois plus tôt, en avril 2024, l'équipe de Check Point Research avait livré une analyse tout aussi préoccupante concernant Hornet, une autre application qui dépasse les dix millions de téléchargements. La précision atteinte y était légèrement moindre — moins de dix mètres — mais suffisante, dans une zone urbaine dense, pour identifier un immeuble, voire un étage.
| Application(s) | Précision obtenue | Méthode | Année de l'étude |
|---|---|---|---|
| Bumble, Hinge, Grindr, Happn, Badoo, Hily (6 sur 15 testées) | 2 mètres | Trilatération de l'oracle | Juillet 2024 (KU Leuven) |
| Hornet | Moins de 10 mètres | Trilatération, malgré la distance masquée | Avril 2024 (Check Point Research) |
L'asymétrie silencieuse: pourquoi masquer la distance ne suffit pas
C'est ici que se loge une idée fausse, largement répandue, et qu'il faut prendre le temps de défaire, parce qu'elle touche précisément à cette asymétrie des attentes que nous côtoyons souvent dans nos usages numériques: beaucoup d'utilisateurs pensent qu'en désactivant l'affichage de la distance sur leur profil, ils se rendent véritablement invisibles. Or les recherches montrent que cette désactivation n'agit que sur la surface — ce que l'autre voit, ce qui s'affiche à l'écran — sans modifier les données brutes que l'application continue de calculer en arrière-plan. Les filtres de proximité, eux, restent pleinement opérationnels, et c'est précisément leur fonctionnement qui permet la trilatération.
Il y a donc, en chacun de nous, un geste qui ressemble à une protection et qui n'est, en réalité, qu'un repli esthétique. La personne qui coche la case « masquer ma distance » reçoit, en échange, un message rassurant; le système, lui, continue de mesurer, de comparer, de calculer ce qui n'a pas été demandé. Et c'est cette discordance entre ce que nous croyons avoir cédé et ce que nous avons réellement cédé qui constitue, à mes yeux, le cœur du problème. Non pas la malice, mais le décalage entre notre intelligence quotidienne et l'opacité des mécanismes qui nous entourent.
Ce que les éditeurs ont mis en place: l'arrondi et le floutage
Face à ces découvertes, plusieurs éditeurs ont choisi de revoir l'architecture de leurs filtres de géolocalisation, et la solution la plus répandue tient en un mot que l'on croirait anodin: l'arrondi. Au lieu de transmettre des coordonnées GPS précises au mètre, voire au centimètre près, certaines applications ont choisi de n'en conserver que les trois premières décimales. Ce qui paraît minime — un chiffre après la virgule, deux chiffres après la virgule — suffit pourtant à déplacer le curseur de quelques mètres à plusieurs centaines de mètres, voire à un kilomètre, selon la zone concernée. La position reste approximative, mais l'imprécision devient, ici, une forme de protection.
Bumble, alertée dès le début de l'année 2023, faisait partie des éditeurs qui ont déployé ce type de correctif. D'autres ont opté pour un floutage plus large, consistant à n'afficher qu'une zone approximative, à la manière de ce que font déjà certains réseaux sociaux pour les lieux de tournée ou les événements publics. Ces mesures ne sont pas parfaites, et les chercheurs eux-mêmes reconnaissent que de nouvelles variantes de la trilatération pourraient émerger; mais elles représentent, à l'heure actuelle, le rempart le plus accessible entre notre position réelle et la curiosité d'un inconnu.
Ce que nous pouvons faire, à notre échelle, pour protéger notre refuge
Si les éditeurs portent une part de responsabilité — et ils la portent, parce que c'est à eux de concevoir des outils qui ne transforment pas la recherche de lien en prise de risque —, nous ne sommes pas, de notre côté, entièrement démunis. La Commission nationale de l'informatique et des libertés, en France, recommande quelques gestes simples qui, mis bout à bout, dessinent une véritable posture de protection:
- Limiter l'accès à la géolocalisation en arrière-plan, c'est-à-dire n'autoriser l'application à connaître notre position que lorsqu'elle est ouverte à l'écran, et jamais lorsqu'elle tourne en silence dans un coin du téléphone.
- Activer, lorsque le système le permet, la localisation approximative plutôt que la localisation précise — une option que la plupart des smartphones récents proposent désormais nativement, et que beaucoup d'utilisateurs ne songent pas à activer.
- Réfléchir, avant chaque installation, à ce que l'application nous demande réellement, et à ce qu'elle est susceptible de faire de la réponse, plutôt que d'accepter, par habitude, la version la plus permissive.
Ces gestes peuvent sembler minuscules, et même un peu ridicules, à l'échelle d'un phénomène qui paraît, par certains côtés, écrasant. Mais c'est souvent dans la accumulation de petits réflexes que se construit, lentement, un espace plus sûr pour celles et ceux qui s'aventurent sur ces plateformes avec une part de eux-mêmes qu'ils ne confieraient pas à n'importe qui.
Ce que nous protégeons, ce ne sont pas des chiffres sur une carte. Ce sont les seuils que nous voulons garder invisibles.
Une vulnérabilité partagée, à apprivoiser ensemble
Il est tentant, à la lecture de ces études, de céder à la colère, ou au contraire à une forme de résignation désabusée qui nous ferait hausser les épaules en pensant que, de toute façon, nous n'y pouvons rien. Mais ce serait, à mon sens, manquer l'essentiel de ce que ces découvertes nous apprennent, qui n'est pas seulement l'existence de failles techniques, mais la manière dont ces failles touchent, en premier lieu, des personnes qui ne cherchaient qu'à ouvrir une porte vers quelqu'un. Derrière chaque coordonnée exposée, il y a un être humain qui s'est rendu vulnérable en posant une question, en envoyant un message, en espérant une réponse. Et cette vulnérabilité-là mérite d'être pensée, entourée, défendue avec la même délicatesse que celle que nous mettons, dans la conversation, à choisir nos mots.
La géolocalisation, dans un contexte de rencontre, n'est jamais un simple paramètre à régler: c'est l'espace même où se déploie notre capacité à nous rendre disponibles aux autres, et c'est aussi, par voie de conséquence, la frontière que nous devons apprendre à tracer pour que cette disponibilité ne se transforme pas en exposition. Les éditeurs, les régulateurs, et nous-mêmes, dans nos gestes quotidiens, avons une part à jouer. Et parce que ces liens que nous cherchons à tisser méritent d'être protégés, il me semble que c'est, au fond, une affaire de soin plutôt que de peur — une manière de faire en sorte que la rencontre numérique reste, malgré ses ombres, un lieu où l'on peut, encore, se risquer à être soi.
Questions fréquentes
Est-ce que masquer ma distance sur une application de rencontre me rend invisible ?
Qu'est-ce que la trilatération de l'oracle ?
Quelles applications sont concernées par ces failles de géolocalisation ?
Comment les éditeurs d'applications corrigent-ils ce problème ?
Quelles mesures puis-je prendre pour protéger ma localisation ?
Par Soline Béranger